Les limites du chacun pour soi

Le chacun pour soi, c’est faire ses achats dans un discounter en faisant l’impasse sur les conditions de travail imposées à son personnel, faillir à son engagement de fidélité conjugale et quitter son épouse pour une autre, lâcher son employeur ou ses collègues de travail quitte à les mettre en difficulté, licencier sans état d’âme un collaborateur et le confier aux bons soins de l’assurance chômage et j’en passe… Tout cela dans une quête éperdue de son petit bonheur personnel. Mais c’est hélas souvent aussi manquer de soutien, se sentir abandonné à son triste sort, souffrir cruellement de solitude, voire même ne plus parvenir à donner un sens à sa vie et avoir véritablement maille à partir avec elle.
Ce «chacun pour soi» a commencé par le souhait légitime de s’affranchir de sa famille d’origine, de s’émanciper de son conjoint ou encore de se démarquer de la société jugée mal pensante. Cette aspiration à l’épanouissement individuel, entamée joyeusement sous les auspices de Mai 68, est entrée dans une phase nettement moins jouissive. Le chacun pour soi s’impose davantage à nous qu’il ne faille lutter pour lui. Et il ne s’agit plus tellement de se différencier d’autrui que de ne plus en faire cas, de l’ignorer, pire même, d’en faire purement et simplement abstraction.


La liberté de tout choisir
Comment en est-on arrivé là? Sans doute par étapes successives et sans s’en rendre vraiment compte. Prenons le divorce. Dans un premier temps, il apparaissait comme un phénomène plutôt marginal, quelque peu inquiétant certes, mais presque sympathique: un moyen de s’affranchir d’une dépendance, de recouvrer une liberté, d’échapper à un destin inéluctable. Entre-temps, il est devenu banal et ne fait plus la une des journaux. Cela ne l’empêche pas pour autant de produire son lot de souffrances.
Aujourd’hui, la contrainte a cédé la place à l’embarras du choix. Force est de reconnaître que nous ne sommes plus obligés à grand-chose. Rares en effet sont celles et ceux qui doivent apprendre contre leur gré le métier exercé par leur père ou leur mère, s’établir dans le village dans lequel ils sont nés ou fréquenter tel ou tel type de gens. Ces contraintes dites sociales s’étiolent au profit d’une liberté individuelle qui s’étend de jour en jour. Chacun peut, en principe, mener sa vie comme il l’entend.
Le champ du possible n’a cessé de s’accroître.
Aujourd’hui, ce ne sont plus les empêchements qui posent problème, mais bien l’étendue considérable du champ du possible. C’est d’ailleurs bien là un des enjeux majeurs de la société du XXIe siècle. Comment mener sa vie? Comment faire les bons choix et persévérer dans une voie qui serait la nôtre et nous correspondrait pleinement?
Cette contrainte de choisir entre des options toujours plus nombreuses est concomitante de nos difficultés croissantes à nous engager et surtout à assumer les conséquences de nos choix antérieurs. Reprenons l’exemple du divorce. Beaucoup peuvent être amenés à l’envisager. Par contre, il est de plus en plus fréquent que ses incidences financières, pour ne parler que d’elles, soient reportées – au moins partiellement – sur la collectivité. Les nouvelles statistiques de l’aide sociale en Suisse, qui attestent d’un risque considérablement accru de dépendre de l’aide sociale à la suite d’un divorce, sont là pour le confirmer.

Une solidarité collective
A l’évidence, le chacun pour soi n’a pas mis fin à la solidarité. Bien au contraire, il en a profondément modifié les mécanismes, en la collectivisant davantage. Ainsi, un employeur peut facilement envisager de se séparer d’un employé: ce dernier bénéficiera de prestations de l’assurance chômage. On le voit, la pratique croissante du chacun pour soi débouche sur une sollicitation accrue de systèmes de solidarité collective tels que les assurances sociales ou l’aide sociale, qui deviennent de plus en plus indispensables.
Le fait que nous nous sentions principalement responsables de nous-mêmes et de moins en moins de notre entourage ainsi que l’atomisation croissante de notre société exigeront un effort accru pour venir en aide à celles et ceux – dont nous serons d’ailleurs peut-être partie – qui ne seront plus en mesure d’affronter les aléas de leur existence. Qu’on le veuille ou non, l’être humain demeure un animal social, quelqu’un qui a besoin de se définir en relation avec ses semblables et qui peine à trouver et à donner seul un sens à sa vie. Il faudra donc opposer au «chacun pour soi» d’autres logiques, davantage fondées sur la production de liens sociaux et répondant au souci de pérennité de ceux-ci.

 

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